Contexte historique
Au Québec, comme dans le reste du Canada dailleurs, lénergie nucléaire sest avérée une énorme déception.
Jadis vantée comme une source dénergie sécuritaire, propre et bon marché, lénergie nucléaire est perçue aujourdhui par bien des Québécois comme dangereuse, sale et coûteuse.
Le réacteur nucléaire expérimental Gentilly-1, situé près de Bécancour, fut tout un fiasco à la fois technique et économique. Avant sa fermeture définitive, cette installation na fonctionné que 180 jours et ce, de façon irrégulière. Les déchets hautement radioactifs produits à Gentilly-1 sont actuellement stockés dans lédifice abritant le réacteur. Ces matières, comprenant des dizaines de substances radioactives toxiques différentes, dont certaines existant sous forme de gaz, resteront dangereuses pendant des centaines de milliers dannées. Les matériaux de construction du coeur du réacteur ont été irradiés et resteront dangereux pendant des dizaines de milliers dannées. Il faudra un jour démanteler, empaqueter et enterrer ces matériaux. Bien que ces déchets radioactifs soient entièrement la propriété du gouvernement fédéral, il nen reste pas moins que la résolution de ce problème pourra éventuellement être du ressort du gouvernement du Québec.
Quant au réacteur Gentilly-2, Ottawa avait promis dassumer la moitié des coûts de construction, estimés à lorigine à moins de 400 millions de dollars. En réalité, la facture finale a été près de quatre fois plus élevée que prévu. Toutefois, Ottawa sen est tenu à payer seulement la moitié des coûts prévus initialement. Durant ses onze ans dexploitation, le fonctionnement du réacteur Gentilly-2 a été sans histoire - sauf que, année après année, il produit de lélectricité à des coûts supérieurs au prix de vente. Il en résulte des pertes accumulées dau moins un milliard de dollars. Dailleurs, si on faisait une comptabilité de revient véritable, ces pertes seraient probablement beaucoup plus importantes.
Lusine deau lourde de LaPrade, située également à Bécancour, est à la portée de vue des réacteurs Gentilly-1 et Gentilly-2. Là encore, il sagit dun projet proposé par Ottawa. Il coûta plus de 400 millions de dollars pour la construire. Toutefois, cette usine na jamais été en exploitation ne fût-ce que pour un seul jour. En outre, dannée en année, il coûte des dizaines de millions de dollars simplement pour la maintenir en état de fonctionnement. Si elle na jamais servi cest pour une raison toute simple: le marché des réacteurs CANDU sest volatilisé. En effet, mise à part les fabricants darmes nucléaires qui sen servent dans la production de matériaux explosifs, la demande deau lourde provient essentiellement des centrales nucléaires équipées de réacteurs CANDU.
Une époque révolue
Après lavènement au pouvoir du Parti Québécois, le gouvernement de René Lévesque décréta un moratoire sur la construction de nouvelles centrales nucléaires au Québec. Toutefois, du même coup le gouvernement indiqua que la construction de Gentilly-3 irait de lavant (la dite centrale ayant reçu son autorisation avant lentrée en vigueur du moratoire). Néanmoins, le moratoire signala tout de même que la ruée insensée vers le nucléaire avait vécu. Rappelons-nous quà lépoque Hydro-Québec projetait construire jusquà trente centrales nucléaires sur les rives du fleuve St-Laurent et avait même commencé à en choisir les sites (Ste-Croix de Lotbinière était du nombre). Toutefois, Gentilly-3 ne vit jamais le jour.
Ce moratoire sur le nucléaire, maintenant échu (le gouvernement actuel ne layant pas prolongé), a sans doute évité à Hydro-Québec un gâchis semblable à celui accablant Hydro-Ontario. Ce dernier est aux prises avec un parc de centrales nucléaires de moins en moins sécuritaires tout en étant de plus en plus coûteuses en frais dentretien. En outre, Hydro-Ontario na pas les moyens de financer les réparations dispendieuses préalables au renouvellement de ses autorisations. Ces centrales sont en passe de devenir si dangereuses que même la Commission de contrôle de lénergie atomique du Canada - pourtant habituellement peu exigeante - nacceptera plus une telle situation.
Linflation des coûts
Laccumulation des déchets hautement radioactifs du réacteur Gentilly-2 a atteint un point tel que lon construit actuellement des «silos» de stockage à sec sur terre afin de dégager quelque peu la piscine où le combustible nucléaire irradié saccumule sans cesse.
Au niveau fédéral, on procède actuellement à une évaluation environnementale des plans de l ÉACL prévoyant la construction dun site denfouissement où seront stockés les déchets hautement radioactifs générés par les réacteurs CANDU en opération en Ontario, au Québec et au Nouveau Brunswick. Selon les prévisions de l ÉACL, les coûts de cette installation (qui seront partagés par les trois provinces susmentionnées) se situeront à entre huit et treize milliards de dollars.
Cependant, dans le passé, lindustrie nucléaire sest souvent totalement trompée dans ses prévisions sur les coûts. Exemple, la centrale Gentilly-2 qui devait coûter 400 millions de dollars a fini par coûter environ 1 500 millions. Quant à la centrale Darlington en Ontario, le coût prévu était de 4 milliards de dollars alors que le coût final atteignait 17 milliards. Il se pourrait donc quun tel projet coûte quatre fois plus que prévu: 52 milliards plutôt que de 13 milliards. Quelle en sera la part du Québec? Même si la province nassumait que cinq pour cent du coût global, cela impliquerait quand même des dépenses de 2,5 milliards de dollars.
En juillet 1995, Transports Canada a révélé que Hydro-Ontario na jamais créé de fonds destiné à défrayer les coûts quoccasionnera lélimination des déchets hautement radioactifs. Bien que la compagnie facture ses clients à cet effet, les fonds ainsi collectés servent plutôt à couvrir les frais courants. Par conséquent, ces argents ne génèrent pas les revenus requis pour financer la future (et incontournable) élimination des déchets. Bref, lorsque cette échéance fatidique sera arrivée, Hydro-Ontario, dont les dettes sélèvent à 30 milliards de dollars (le même fardeau quHydro-Québec, dailleurs), aura à EMPRUNTER ces argents. Il serait raisonnable de croire quil existe une situation analogue à Hydro-Québec. Bien entendu, plus le Québec produit de déchets nucléaires, plus la facture pour les transporter et les éliminer sera salée. Par ailleurs, personne ne sait si on peut réellement «éliminer» ces substances car, après tout, lhumanité na jamais auparavant «éliminé» quoi que ce soit.
Notre compréhension en évolution
Il y a dix ans, lorsque le Département dénergie américain se proposait de créer un site denfouissement pour déchets hautement radioactifs dans le nord-est des États-Unis (les États du Vermont, du Maine et de New York comptaient parmi les sites éventuels), la population de lEstrie sest mobilisée pour sy opposer. Jean Charest, le député conservateur de Sherbrooke, usait de son influence auprès de lambassade canadienne pour que cette dernière prévienne Washington que le Québec verrait dun mauvais oeil limplantation près de ses frontières de tout site denfouissement de déchets hautement radioactifs. De plus, le gouvernement Bourassa a annoncé son opposition à la création dune telle installation sur le territoire du Québec ou à proximité de ses frontières. En conformité avec cette position, ce même gouvernement boycottait le processus dévaluation environnementale du projet denfouissement de déchets de la ÉACL, mené par le gouvernement fédéral. Le gouvernement Bouchard na pas encore emboîté le pas au gouvernement Bourassa à ce propos.
Durant cette même période, il devenait de plus en plus clair que les réacteurs CANDU présentaient plus de risques que lon croyait autrefois. Dabord, en 1978, la Commission royale dOntario sur la planification en matière dénergie électrique publia un rapport intitulé A Race Against Time: Interim Report on Nuclear Energy in Ontario. On y affirma que, bien que ce soit fort peu probable, on ne pouvait exclure la possibilité daccidents catastrophiques impliquant des réacteurs CANDU:
Si on accepte lhypothèse que dici quarante ans une centaine de réacteurs nucléaires seront en opération au Canada, les probabilités dune fusion au sein dun réacteur sera de lordre dune fois tous les quarante ans (selon les calculs les plus pessimistes).
Ensuite, en 1979, survînt laccident de Three Mile Island. Cet incident incita le Comité de surveillance des affaires dHydro-Ontario (un comité permanent de lassemblée législative dOntario) à tenir des audiences sur la sécurité nucléaire. Le Comité proféra lavertissement suivant:
Il est inexact daffirmer quun accident catastrophique est impossible. . . Si jamais le pire accident envisageable se produisait. . . on compterait parmi ses conséquences éventuelles: la dispersion de substances radioactives toxiques sur de vastes superficies, ce qui entraînera aussitôt des milliers de décès; une augmentation de la mortalité provoquée par une plus grande prédisposition aux cancers; des risques de défauts génétiques pouvant toucher les générations à venir; et la contamination possible de larges superficies, ce qui porterait préjudice à lutilisation de celles-ci à des fins résidentielles et dagriculture.
Puis, en 1983, un accident totalement imprévu est arrivé dans le réacteur numéro 2 à la centrale Pickering, située moins de 20 milles du centre-ville de Toronto. Une tube de force a éclaté sans préavis au coeur du réacteur provoquant une perte dagent de refroidissement. (Des spécialistes de lindustrie nucléaire avaient informé le Comité de surveillance quune telle rupture subite ne pourrait jamais arriver car si un tube de force venait de ceder, des fuites de leau de refroidissement précéderaient sa rupture définitive, ce qui laisserait aux opérateurs suffisamment de temps pour fermer le réacteur et ensuite faire les réparations requises.) Il a fallu remplacer touts les tubes de force dans les réacteurs n° 1 et 2 de Pickering pour éviter une réédition de cet accident. Ces deux réacteurs ont été fermés pendant quatre ans. La facture de lopération de remplacement des tubes de force a monté à 700 millions de dollars.
Un second regard sur les dangers posés par lénergie nucléaire
Hydro-Québec devait effectuer des réparations semblables. Toutefois, il y a quelques années, elle changea didée devant la facture appréhendée et opta pour une solution plus économique. Ainsi, au lieu de remplacer les tubes de force, on reposition les supports (dits «garter springs» en anglais) dans lespoir que les tubes de force vieillissants seront moins susceptibles déclater sils ont des supports bien placZ&Mac255;s dans le coeur du réacteur. La mise en place de ces ajustements a été amorcée à Gentilly-2 de même quà la centrale Pointe Lepreau au Nouveau Brunswick. Entre-temps, si Hydro-Ontario a décidé de fermer les réacteurs à la centrale Bruce A cest essentiellement parce quelle na pas les moyens financiers dy remplacer les tubes de force.
Il va sans dire que tout le monde fut bouleversé par laccident à Tchernobyl. Toutefois, les Canadiens lont été plus que dautres car les réacteurs CANDU ont en commun avec le réacteur de Tchernobyl un défaut de conception malheureux, soit un «coefficient de vide positif». Ce problème existe dans tous les modèles où lon fait usage de tubes de force. Or, le réacteur de Tchernobyl, tout comme les réacteurs CANDU, était traversé par des tubes de force. Apparemment - quoi que nul nen ait la certitude - un de ces tubes a éclaté à Tchernobyl occasionnant une énorme impulsion de courant (la tension augmenta immensément en très peu de temps) ce qui mena ensuite à une explosion qui souffla le toît de lenceinte du réacteur. Il se peut que léclatement dun tube de force ait été à lorigine de cette impulsion de puissance.
En effet, le terme «coefficient de vide positif» signifie que lorsque un tuyau ou une tube de force se rompt dans le coeur du réacteur, ou à proximité de celui-ci, il en résulte aussitôt une impulsion de puissance.
En 1952, un tel accident survînt à Chalk River, en Ontario, dans un réacteur expérimental appelé le NRX. Une perte subite de leau de refroidissement au coeur du NRX provoqua une grande impulsion de puissance. Des explosions en sélrie sensuivirent qui propulsèrent le toît de lenceinte de confinement des gaz quatre pieds dans les airs qui demeura enfoncé dans la superstructure.
Résultat: des fuites de gaz et de vapeurs radioactifs dans latmosphère et le déversement dun million de gallons deaux irradiées dans des tranchées peu profondes non loin de la rivière Outaouais. Le coeur du réacteur étant totalement anéanti, il fallut lenterrer comme déchets radioactifs.
En 1969, un accident semblable arriva au réacteur Lucens en Suisse. Léclatement dune tube de force y provoqua une impulsion de courant et le réacteur (un petit appareil expérimental construit dans une caverne rocheuse) sauta. Il fut totalement détruit. La majeure partie des substances radioactives fut contenue dans la caverne.
Quen est-il de notre sûreté?
Les réacteurs CANDU modernes, comme celui de Gentilly-2, sont dotés de systèmes de sûreté sophistiqués conçus pour prévenir la perte de contrôle lors de tels accidents. Nempêche, aucune invention humaine nest à toute preuve. En 1989, la Commission de contrôle de lénergie atomique du Canada (lagence chargée de lautorisation des réacteurs nucléaires au Canada) fit rapport au Conseil du trésor. En voici des extraits:
Au moment de la conception des centrales nucléaires canadiennes, il y a deux décennies, la complexité de ces projets était admise tout comme le risque déventuelles conséquences catastrophiques. Leur conception répondait à des normes élevées. Des systèmes spéciaux de sûreté en furent incorporés pour prévenir les dérèglements ou en atténuer leurs conséquences. . . Concernant lévaluation de la sécurité dune installation, les concepteurs et propriétaires de centrales nucléaires adoptèrent un processus relativement simple.
Depuis lors, lexpérience canadienne (et internationale) a démontré que cette approche était trop simpliste. Aujourdhui, on sait quune série derreurs communes - et généralement sans conséquence lorsquelles surviennent isolément - peut donner lieu à une multitude daccidents différents et imprévisibles. Dailleurs, cest ce qui survînt avec éclat à Three Mile Island et à Tchernobyl. . .
Par conséquent, il reste bon nombre de problèmes de sécurité à résoudre. Ces préoccupations sont dautant plus importantes que douze des réacteurs canadiens les plus importants se trouvent à proximité de Toronto. . .
De plus, le processus dévaluation de la sécurité de la CCÉA a été trop simpliste. On croyait quil suffirait de faire des contrôles surprises dun nombre assez restreint de secteurs-clés. En réalité, ces contrôles ont permis de dépister une quantité de problèmes de sécurité tellement importante que des contrôles plus approfondis simposent. Bref, les risques associés aux centrales nucléaires sont peut-être plus importants que lon croyait autrefois. . .
Lampleur de la tâche dépasse les moyens à la disposition de la CCÉA. Elle na pas suffisamment de ressources pour analyser les connaissances et les informations qui ne cessent de saccumuler. . .
La facture dun accident grave peut être très élevée. Laccident à Tchernobyl a coûté 16 milliards de dollars à léconomie soviétique (cela comprend les dépenses engagées pour remplacer lénergie non-produite). Quant à Three Mile Island, cet accident a coûté 4,8 milliards de dollars aux USA. . .
On ne peut dire des réacteurs CANDU quils sont plus sécuritaires ou, inversement, moins sécuritaires que dautres types de réacteurs.
Ces dernières années, nombre de sérieux problèmes de sûreté ont été dépistés à Gentilly-2 alors que les officiels de la CCÉA se sont mis à faire des enquêtes plus approfondies quauparavant. Lété passé (1995), le public a su, par hasard, que les autorités de la région de Trois-Rivières se proposaient de réduire le rayon de la zone dévacuation autour de Gentilly-2 et ce, même si les problèmes de sûreté non -résolus sy multipliaient (voir lannexe A ou on examine quelques-uns de ces problèmes). Lindustrie nucléaire a toujours eu la caractéristique curieuse de mener ses affaires dans le plus grand secret. Du reste, le cas qui nous occupe ne fit pas exception à la règle: aucun des maires des treize municipalités quon projetait dexclure de la zone dévacuation na été consulté ni avisé, pas plus que le Conseil régional de développement (CRD-04), dailleurs. Il a fallu le reportage de Danny Brown à lémission radiophonique Dimanche Magazine pour quils aient vent du projet.
Cest une ironie savoureuse que les partisans du nucléaire sacharnent tant à convaincre le public de la sûreté de lénergie nucléaire alors que cette industrie soit la seule au Canada à jouir dune protection légale contre toute responsabilité financière - au-delà dune somme dérisoire - advenant un accident industriel majeur. La loi sur la responsabilité financière de lindustrie nucléaire limite les dommages-intérêts dont est passible le propriétaire dune centrale nucléaire à 75 millions de dollars et ce, bien que les dégâts causés puissent potentiellement atteindre des dizaines de milliards de dollars. De plus, les fournisseurs déquipements nucléaires sont, sous les dispositions de cette loi, totalement exempts de toute responsabilité financière, même dans le cas où ils auront fourni des pièces défectueuses mises en cause lors dun accident. Qui plus est, aucune compagnie dassurance noffre une couverture contre les risques dirradiation découlant dun accident nucléaire. En effet, il existe dans toutes les polices dassurance, sans exception, une disposition standard où il est affirmé que lassuré ne jouit daucune couverture en cas de contamination radioactive. Conclusion, bien que lindustrie soit convaincue de la sûreté de ses réacteurs, elle nest guère prête à parier là-dessus.
Lirradiation chronique
Pendant ce temps, la centrale Gentilly-2 continue à fonctionner à perte, à produire de lénergie excédentaire et trop dispendieuse, à pâtir des problèmes de réparations et dentretien coûteux, à accumuler des déchets nucléaires (bel héritage pour les générations à venir !), et à exposer la population environnante à des risques non-nécessaires de même quà une irradiation aussi routinière quinévitable.
Tout réacteur CANDU émet de grandes quantités dhydrogène radioactif dans les airs et les eaux. Cet hydrogène radioactif, ou «tritium», sincorpore aisément dans les molécules deau et ce, que ce soit sous forme de liquide ou de vapeur. La population environnante dune centrale nucléaire, celle habitant les régions en vent arrière ou en aval, de même que les consommateurs de produits agricoles locaux (le lait et la viande compris), absorbent tous du tritium dans leur corps. Bref, pour sexposer au tritium on na quà respirer de lair contaminé, boire du lait ou de leau contaminés, manger des aliments contaminés ou absorber cette substance directement au travers de la peau. (Selon Hydro-Québec, la moitié du tritium en suspension dans lair absorbé par les êtres humains passe par les poumons tandis que lautre moitié passe directement par la peau.)
Bien que le tritium soit une substance de teneur radioactive très faible, il reste une substance dangereuse, comme cest le cas de toute matière radioactive. Par ailleurs, le tritium pose des risques imparfaitement compris. En effet, comme il a des propriétés semblables à lhydrogène ordinaire il peut sincorporer aux molécules organiques du corps dont, notamment, les molécules dADN. Des tests sur des animaux ont démontré les impacts nuisibles du tritium au niveau génétique ainsi que sur le plan du développement des embryons. Bien entendu, les dosages administrés aux animaux en laboratoire dépassent très largement les niveaux dirradiation subis par les populations humaines concernées. Ceci dit, les études scientifiques indiquent que lorsquil sagit de «mutagènes» (substances pouvant occasionner des dommages dordre génétique) il ny pas de dosage sûr car toute exposition, aussi minime soit-elle, peut endommager une cellule et, par conséquent, mener à la naissance dun enfant endommagé sur le plan génétique.
Depuis quelques années, la Commission conjointe internationale, lagence veillant à la réglementation et au contrôle de la pollution dans les Grands Lacs, nous met en garde contre une accumulation de tritium dans le Lac Ontario qui atteint des niveaux inacceptables en raison de lexploitation des centrales nucléaires CANDU. La Commission conjointe internationale souhaite que le tritium soit traité comme une «substance toxique durable» et suggère lapplication dune politique ayant pour but ultime des émissions nulles en matière de substances toxiques durables. Si une telle politique était appliquée au fleuve St-Laurent cela signifierait larrêt de mort de Gentilly-2. Plus récemment encore, en Ontario, le Advisory Committee Regarding Environmental Standards (ACRES) (le Comité consultatif sur les normes environnementales) a souligné que si on traitait le tritium au même titre que dautres substances toxiques (cest-à-dire des substances toxiques chimiques), on aurait à réduire les niveaux admissibles de tritium émis dans lenvironnement par environ dix mille fois. Le gouvernement ontarien na pas mis en application cette recommandation implicite; il trouve sans doute inconcevable lidée de fermer lensemble de ses centrales nucléaires. Toutefois, il nest pas de raison pour ne pas adopter une telle norme au Québec, même si cela implique la fermeture de Gentilly-2. Nous pourrions utiliser les 80 millions de dollars en frais dexploitation annuels ainsi épargnés pour réduire la dette dHydro-Québec ou encore pour investir dans lefficacité énergétique.
(Hydro-Québec prétend que bien que Gentilly-2 soit déficitaire, les frais dexploitation de la centrale sont inférieurs aux revenus procurés par lénergie produite - donc, il ne serait pas rentable de la fermer. Cependant, cette thèse est sans fondement. Loffre délectricité au Québec est actuellement excédentaire. Dailleurs, cela a été le cas durant les onze ans dexploitation de Gentilly-2. Évidemment, il y a nul besoin de remplacer de lénergie excédentaire car on nen a justement pas besoin. Comme les coûts dexploitation de Gentilly-2 sont énormément plus élevés que ceux de nimporte quel barrage, oui, Hydro-Québec ferait des économies si elle fermait Gentilly-2.)
De nouveaux points dinterrogation au chapitre de la santé
Tout comme les réacteurs sont vus aujourdhui comme plus dangereux que lon nous menait à croire autrefois, on admet désormais que les risques pour la santé de lirradiation chronique sont sensiblement plus élevés que lon prétendait. En 1990, le cinquième Comité sur les effets biologiques de la radiation ionisante (BEIR-V) de lAcadémie nationale des sciences des États-unis publia une analyse soigneuse indiquant que les radiations de faible intensité étaient de sept à dix fois plus susceptibles de provoquer des cancers chez les êtres humains que lon croyait auparavant. Depuis lors, à la vue de preuves scientifiques irréfutables, la Commission internationale pour la protection radiologique (CIPR) a été contrainte de recommander une réduction des niveaux dirradiation admissibles et ce, tant pour les travailleurs du nucléaire que pour le public. Pour sa part, la Commission de contrôle de lénergie atomique du Canada (traditionnellement peu disposée à prôner des contrôles plus sévères) commence à imposer des normes plus strictes.
Or, le cancer nest pas lunique conséquence néfaste posée par lirradiation. Les enfants à naître en sont souvent des victimes innocentes. Une étude britannique inquiétante a démontré que lincidence de la leucémie saccroît de façon significative chez les enfants dont les pères sont sujets à lirradiation au travail. Le BEIR-V de même que le Comité scientifique sur les effets de lirradiation de lONU (UNSCEAR) ont tous deux récemment confirmé que larriération mentale des enfants représente un risque réel lorsque les femmes enceintes sont sujettes à lirradiation durant un stade critique du développement de lembryon. Les preuves existantes indiquent quil ny a peut-être aucun seuil dirradiation prénatale sans danger de perte dintelligence. En dautres termes, à chaque fois quune femme enceinte sexpose à une dose de radiation, aussi minime soit-elle, cela pourrait entamer lintelligence de son bébé.
Dans des études effectuées sur des animaux, il a été démontré que le tritium peut provoquer des effets tératogènes (cest-à-dire des difformités et autres défauts prénataux). Il y a quelques années, dans la région environnante de la centrale Gentilly-2, lincidence de difformités chez les nouveaux-nés était très au-dessus de la moyenne. On nen a jamais déterminé la cause (pour sa part, le Département de santé communautaire a trouvé peu probable un lien entre ces difformités et lirradiation). Cependant, il sest produit la même chose à proximité de la centrale Pickering, près de Toronto. Ce phénomène fut signalé par le Syndicat des travailleurs atomiques (organisation pourtant partisane de lénergie nucléaire). Par ailleurs, en Inde, on a relevé de nombreux cas denfants nés avec des difformités et dautres problèmes de santé bizarres dans un village non loin de la centrale nucléaire du Rajasthan. Dans les trois cas, des réacteurs nucléaires de type CANDU étaient en opération tout près. Or, le CANDU est le type de réacteur commercial qui émet le plus de tritium dans lenvironnement - et ce, de beaucoup.
Le Regroupement pour la surveillance du nucléaire (RSN) croit que les autorités de la santé et les responsables politiques agissent dune manière irréfléchie en prenant pour acquis, sans sappuyer sur des preuves, quil nexiste pas de lien entre les problèmes sus-mentionnés et les importantes émissions de tritium associées aux réacteurs CANDU. À vrai dire, le RSN est davis quil ne faudrait tolérer aucune émission dans lenvironnement de substances dangereuses connues, quelles soient cancérigènes, mutagènes ou tératogènes. Sagissant de sûreté, le fardeau de la preuve devrait incomber à lindustrie nucléaire et non pas au public.
Pour sen sortir
Il est temps de tourner la page sur cette triste aventure en éliminant progressivement lénergie nucléaire au Québec. Pour commencer, il faudra: fermer le réacteur de Gentilly-2; arrêter la construction des silos de stockage à sec de déchets hautement radioactifs; et entamer des négociations entre Hydro-Québec et Hydro-Ontario sur le transfert vers lOntario du combustible nucléaire irradié actuellement entreposé au Québec. (Cest dans la province voisine où on trouve les plus importants stocks de déchets radioactifs au Canada.)
De plus, le gouvernement du Québec devrait faire pression sur le gouvernement du Canada pour que ce dernier finance le démantèlement complet et définitif des structures radioactives que sont Gentilly-1 (la dite installation étant de la propriété fédérale).
On a tout intérêt à démanteler Gentilly-1. Premièrement, comme il sagit, de toute façon, dune besogne incontournable, on ne gagne rien à hésiter. Mettons-nous à loeuvre dès maintenant ! Deuxièmement, on créera de la sorte des emplois et des occasions daffaires pour des gens possédant une expertise dans le domaine du nucléaire. Troisièmement, cest une réalité quà date, dans le monde entier, personne na effectué un démantèlement complet dun réacteur de taille importante affecté à la production de lélectricité. Il sensuit que les premiers à réaliser une telle opération seront très bien placés pour commercialiser les instruments et compétences requis sur le marché international. Dailleurs, lAgence internationale pour lénergie atomique (AIEA) estime quinternationalement, une centaine de réacteurs exploités à des fins de production délectricité doivent être mis hors service dici la première décennie du 21ième siècle. Chaque contrat de mise hors-service vaudra au moins 100 millions de dollars. Donc, un marché potentiel dun milliard de dollars. Quatrièmement, comme le réacteur à Gentilly-1 na fonctionné que 180 jours, il est moins radioactif que tout autre réacteur dune taille com parable. Cela aurait pour heureuse conséquence que les travailleurs puissent y développer leurs instruments et techniques dans un environnement plus sécuritaire et moins radioactif que presque partout ailleurs. Finalement, comme le démantèlement de structures radioactives nécessite lemploi déquipements robotisés, les perspectives sont bonnes quant aux retombées en matière de robotique applicables à dautres secteurs non-connexes.